
L' AFRIQUE DES MANDATS SANS FIN, SANS FREINS, SANS GÊNE ET SANS HONTE?
23 août 2026 — Moussa Mahamadou Nazirou.
Au Togo de Faure, Il y a quelque chose de profondément révélateur dans l'affaire HAPLUCIA.( Haute Autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées)
Non pas parce qu'elle serait exceptionnelle, mais précisément parce qu'elle ne l'est pas. Des membres nommés pour trois ans, renouvelables une seule fois, qui continuent de siéger neuf ans plus tard sans qu'aucune voix officielle ne s'en émeuve vraiment : voilà un symptôme, pas un accident.
Une institution censée incarner la règle, qui vit en dehors d'elle Va ton encore dire que la Frane est passée par là ? Ne rions pas. Ne pleurons pas.
La HAPLUCIA n'est pas n'importe quelle structure administrative. Sa mission même est de veiller à ce que les autres respectent les textes, les délais, les procédures. Or, c'est précisément sur ce terrain-là — le respect du mandat, de la durée légale, du renouvellement — qu'elle échoue. Ce paradoxe n'est pas anodin : une autorité de contrôle qui ne se contrôle pas elle même, qui ne s'applique pas les règles qu'elle est censée faire respecter perd, mécaniquement, toute autorité morale. On ne peut pas exiger des autres une rigueur qu'on ne s'impose pas à soi-même. Ce n'est pas un problème de compétence individuelle des membres. C'est un problème de système : quand une irrégularité aussi visible — un mandat expiré depuis des années — ne produit ni sanction, ni correction, ni même de débat public soutenu, c'est le signe que le mécanisme de contrôle lui-même est en panne.
La fabrique du fait accompli
Ce qui frappe, au-delà du cas précis, c'est la mécanique qui permet à ce genre de situation de durer. Personne ne décide frontalement de prolonger un mandat illégalement : cela se fait par omission, par inertie, par l'absence de conséquence. Le décret de nomination existe, sa date d'expiration aussi, mais rien ne se passe automatiquement quand elle est dépassée. Il faut un acte volontaire pour corriger, et cet acte n'arrive pas.
C'est cette culture du fait accompli, où l'absence de réaction devient elle-même une forme de validation tacite, qui mérite d'être interrogée. Elle ne dit rien sur la valeur des personnes concernées ; elle dit beaucoup sur la faiblesse des mécanismes qui devraient, en principe, empêcher ce genre de dérive : contrôle parlementaire, veille de la société civile, vigilance médiatique, sanction politique.
Un déficit de conséquences, plus qu'un déficit de textes
Le Togo n'a pas manqué de textes fixant la durée des mandats. Ce qui a manqué, c'est le mécanisme qui transforme un texte en obligation réellement contraignante. Et c'est là que se loge le vrai problème : une règle qu'on peut dépasser sans coût politique, sans coût médiatique, sans coût judiciaire, cesse d'être une règle. Elle devient une indication.
Ce constat dépasse largement le seul cas de la HAPLUCIA. Il touche à une question plus large de gouvernance : dans quelle mesure nos institutions — pas seulement togolaises — sont-elles construites pour que le non-respect des règles ait un prix ? Tant que la réponse restera floue, la création de nouvelles structures (comme la future HATIC, annoncée pour remplacer la HAPLUCIA) ne suffira pas à elle seule à résoudre le problème : une nouvelle institution héritant des mêmes failles de suivi reproduira, tôt ou tard, les mêmes symptômes.
Ce que cela coûte réellement
Le coût n'est pas seulement institutionnel, il est concret. Pendant que la légitimité de l'organe censé combattre les détournements est elle-même contestable, le contribuable continue de financer son fonctionnement. Le résultat est double : une lutte anticorruption qui peine à convaincre par ses résultats, et une institution dont l'autorité morale s'érode chaque année un peu plus — précisément parce qu'elle ne peut plus se présenter comme irréprochable sur le terrain qu'elle est censée surveiller.
Sortir du confort de l'indifférence
Il serait facile de refermer ce dossier en haussant les épaules, comme on le fait souvent face à ce type d'irrégularité administrative jugée « mineure » comparée à d'autres scandales. C'est justement cette indifférence qui permet au phénomène de perdurer. Une exigence de rigueur ne devrait pas être réservée aux grands scandales retentissants ; elle doit s'appliquer d'abord — et peut-être surtout — aux détails qui semblent anodins, car c'est précisément là que se construit, silencieusement, la culture de l'à-peu-près.
Exiger que les institutions respectent leurs propres règles n'est pas un excès de zèle. C'est la condition minimale pour qu'elles conservent un sens.
L'AFRIQUE et ses africains ne sont pas à des bizarreries près et à un paradoxe près.


