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Au Togo, le père, le fils et le pauvre peuple...

12 octobre 2026 — Moussa Mahamadou Nazirou

Le Togo ou l’art de changer de titre sans changer de décor

Prenons le Togo. Voilà un pays qui nous offre une leçon particulièrement intéressante sur la plasticité des fonctions politiques.

Gnassingbé Eyadéma a dirigé le pays de 1967 jusqu’à sa mort, en 2005, soit près de trente-huit années au pouvoir. Après son décès, son fils Faure Gnassingbé lui a succédé. Depuis lors, Faure est resté au sommet de l'État, malgré les alternances de titres, les élections et les réformes institutionnelles. En 2025, après vingt années à la présidence de la République, il est devenu président du Conseil des ministres, à la suite de la mise en place de la Ve République. La même famille se trouve ainsi au centre du pouvoir togolais depuis près de six décennies.

Le plus savoureux, dans cette histoire, c’est la mécanique des appellations. Hier, on disait président de la République. Aujourd’hui, on dit président du Conseil. Demain, qui sait ? Peut-être président du comité chargé de vérifier que le président du Conseil est bien le président du Conseil !

À ce rythme, il faudra bientôt un dictionnaire spécial pour suivre les fonctions politiques : une édition pour les citoyens, une autre pour les juristes, et une troisième pour ceux qui veulent simplement savoir qui décide réellement.

Attention, cependant, à ne pas confondre les fonctions : Faure Gnassingbé n’est pas simplement un ancien président devenu Premier ministre. Il est le président du Conseil des ministres, chef du gouvernement et détenteur de pouvoirs exécutifs importants dans le système instauré par la Constitution de 2024. Jean-Lucien Savi de Tové, lui, occupe la fonction de président de la République, devenue essentiellement honorifique dans ce nouvel équilibre institutionnel.

Le tour de force est donc moins une disparition du pouvoir qu’un déplacement de son centre de gravité.

On pourrait presque imaginer un dialogue entre deux citoyens togolais :

— Qui est le président du pays ?

— Le président de la République.

— Et qui gouverne ?

— Le président du Conseil.

— Et le Premier ministre ?

— Dans ce système, c’est le président du Conseil qui exerce les fonctions de chef du gouvernement.

— Ah ! Et alors, pourquoi avoir compliqué les choses ?

— Mon frère, tu poses trop de questions. La Constitution a changé ; il faut bien que les conversations aussi changent !

Voilà comment une réforme institutionnelle peut devenir un exercice quotidien de gymnastique lexicale. Le citoyen apprend de nouveaux titres, les responsables inaugurent une nouvelle architecture et le pouvoir, lui, poursuit sa route.

Le fils a-t-il hérité du fauteuil ou de la durée ?

C’est ici que l’histoire devient plus sérieuse, derrière les éclats de rire.

Gnassingbé Eyadéma a passé près de trente-huit ans à la tête du Togo. Faure Gnassingbé, arrivé au pouvoir en 2005, a déjà franchi le cap des vingt années de règne. En additionnant les périodes, la dynastie politique des Gnassingbé approche désormais les six décennies.

Dans certaines familles, on hérite d’une maison, d’un champ ou d’une montre ancienne. Au Togo, l’héritage politique semble avoir une tout autre dimension : une place centrale dans l’appareil d’État, une connaissance approfondie des rouages institutionnels et une remarquable capacité à traverser les changements de régime.

La comparaison n’est évidemment pas une accusation contre un fils pour les actes de son père. Chaque dirigeant doit répondre de ses propres décisions. Mais lorsqu’une même famille demeure au centre du pouvoir pendant près de soixante ans, la question de la succession politique, de l’alternance et de l’ouverture démocratique devient incontournable.

La véritable interrogation n’est donc pas de savoir si le fils a dépassé le père en nombre d’années. Elle est de savoir si les institutions permettront un jour aux citoyens de choisir librement une autre voie, sans que l’alternance ressemble à une hypothèse théorique inscrite dans un manuel de droit.

Car une démocratie ne devrait pas être une affaire de transmission familiale. Le pouvoir n’est ni un patrimoine privé, ni une entreprise dont la direction se transmet automatiquement au prochain héritier.

Constitution : combien d’enfants as-tu eus depuis qu'on te viole ?

Revenons à notre Constitution, cette grande dame du droit public que les gouvernants convoquent pour les cérémonies et que les citoyens recherchent lorsque les promesses deviennent difficiles à reconnaître.

Imaginons qu'elle puisse comparaître devant un tribunal et qu'un juge lui demande :

— Madame la Constitution, combien de fois avez-vous été violée ?

Elle répondrait peut-être :

— Monsieur le juge, je ne sais plus. Chaque fois que je crois avoir retrouvé ma tranquillité, on m'annonce une révision, une nouvelle interprétation ou une nouvelle procédure. Et chaque fois, on m'explique que c'est pour mon bien !

Le juge, intrigué, poursuivrait :

— Et combien d'enfants avez-vous eus ?

— Des dizaines, répondrait-elle. Des articles, des amendements, des alinéas, des dispositions transitoires… Certains sont nés dans la précipitation, d'autres ont été adoptés en urgence, et plusieurs ont grandi sans que le peuple sache vraiment ce qu'ils deviendraient.

— Et le père de ces enfants ?

— Ah, Monsieur le juge ! C'est précisément là que les choses se compliquent. Chacun veut être reconnu comme le père de la réforme, mais personne ne veut assumer la responsabilité des conséquences !

Évidemment, cette scène est imaginaire. Elle ne prétend pas établir que toute révision constitutionnelle est illégitime. Une Constitution peut et doit parfois évoluer. Mais une modification du texte fondamental n'acquiert pas une légitimité démocratique par la seule magie d'un vote parlementaire ou par la multiplication des signatures officielles.

Elle suppose aussi un débat ouvert, des règles respectées, une participation politique réelle et des garanties contre la confiscation du pouvoir.

La question n'est donc pas de savoir combien de fois une Constitution a été modifiée. C'est de savoir si ces modifications servent l'intérêt général ou si elles deviennent des instruments permettant aux dirigeants de prolonger leur présence au sommet de l'État.

Et si la Constitution décidait enfin de parler ?

Imaginons, pour terminer, que toutes les Constitutions africaines se réunissent au sommet d'un baobab pour une conférence extraordinaire.

La Constitution togolaise prendrait la parole :

— Mes consœurs, j'ai besoin de conseils. Chez moi, les titres changent, les fonctions se déplacent et les débats sur l'avenir politique ne s'arrêtent jamais.

L'AFRIQUE et ses africains ne sont pas à des bizarreries près et à un paradoxe près.

M
Moussa Mahamadou Nazirou

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